« L’attractivité post-COVID du site tunisien sera en grande partie portée par l’innovation »

Article parus à l’ Africa News Agency le 27/01/2021

Économiste spécialisé dans les IDE, Zied Lahbib est actuellement directeur de la promotion générale à L’Agence de Promotion de l’Investissement Extérieur FIPA-Tunisia. De la résilience des entreprises tunisiennes face à la crise actuelle à la nécessité de se tourner vers l’Afrique, Zied Lahbib revient sur ce qui fait et fera la force du pays sur le plan économique dans les prochaines années.

Quelle est la mission de la Fipa et sa stratégie pour valoriser la plateforme tunisienne ? 

La Fipa est une agence qui fait la promotion du site d’investissement tunisien, à travers notre siège à Tunis et nos bureaux à l’étranger. Depuis 25 ans, notre objectif est d’entrer en contact avec des investisseurs potentiels. Notre stratégie a été de nous focaliser pendant nos premières années sur la promotion générale, à travers notamment des participations à des séminaires de promotion générale, en Tunisie ou à l’étranger, pour véhiculer l’image du pays et de ses atouts. Une manière de promouvoir la Tunisie à l’étranger. Depuis cinq ans, on s’est davantage orienté sur de la prospection directe. Autrement dit, travailler en amont des dossiers et cibler des entreprises pour lesquelles on travaille de façon personnalisée. Nous avons observé qu’à terme, après évaluation, il y avait un retour sur investissement plus conséquent. 

Comment avez-vous réadapté cette stratégie à ce contexte de pandémie ? 

Il est vrai que nous avons une partie de prospection directe. Or, depuis le confinement et ce qui en a résulté, nous avons beaucoup travaillé dans la rétention. L’idée était de sécuriser les activités des sociétés étrangères déjà présentes en Tunisie et de sécuriser leurs exportations. Un élément fondamental de notre travail en Tunisie. Nous avons mis en place une cellule de crise, dès le début du confinement, directement en contact avec les entreprises étrangères, qui a obtenu un taux de satisfactions de 96% aux doléances des entreprises. C’est toujours une focalisation sur les entreprises étrangères. Nous avons aujourd’hui plus de 3600 entreprises étrangères en Tunisie, qui génèrent 407 000 emplois, ce qui est important. 

Avez-vous pu maintenir leur présence et leurs activités en Tunisie et donc sauver l’emploi, le challenge, en Tunisie ? 

Il est vrai que nous avons constaté une baisse du volume des IDE de 26,4% par rapport au 9 premiers mois de 2019. Toutefois, ce chiffre est à relativiser puisque la CNUCED prévoit une baisse des volumes des IDE de 40 à 50% dans le monde. 

Par ailleurs, nous n’avons pas observé jusqu’à présent de fermetures d’entreprises étrangères causées directement par la pandémie. Ce qui est très important. 

Il y a eu du chômage technique, c’est vrai. Il y a eu une baisse très importante des exportations notamment dans les industries mécaniques, électriques et électroniques. Une baisse de plus de 15% pendant les neuf premiers mois, toutes activités confondues, une grande partie étant des entreprises étrangères. Ça a été assez critique pour un secteur comme celui des composants aéronautiques qui connait une croissance grâce à Airbus et ses sous-traitants. Le cluster des composants aéronautiques qui se trouve au sud de la Tunisie a considérablement développé ses activités depuis l’arrivée de Stelia, la filiale d’Airbus. Ça a été un réel succès. C’est l’une de nos composantes les plus importantes pour l’excédent commercial avec la France, par exemple. Cela peut paraître curieux, oui, mais sur les neuf premiers mois de l’année, nous affichons un excédent commercial de 2,56 milliards de dinars, soit environ 800 millions d’euros, avec la France. Ce n’est pas seulement les composants aéronautiques, mais aussi les composants automobiles, le pilier commun ce sont les industries mécaniques, électriques et électroniques. Ce sont des secteurs qui performent avec les technologies et l’innovation. 

A signaler que la baisse des volumes d’exportation dans les industries manufacturières est principalement due à la baisse de la demande des donneurs d’ordre qui se situent principalement en Europe. 

Justement, la crise a également révélé une certaine résilience de l’économie tunisienne. Avec ces secteurs qui se démarquent comme celui de l’IT. Peut-on parler aujourd’hui de reprise d’une dynamique d’activités qui décollent du fait de la crise ?

C’est vrai. On l’a vu clairement et concrètement.  Même si cet écosystème de l’innovation a évolué assez discrètement, on a vu des startups fonctionner à l’international. L’arrivée du start-up Act a boosté cet écosystème tech et innovation. Un élément important à propos du start-up Act, la loi s’est faite avec ce partenariat entre les acteurs publics et les acteurs du secteur. Nous sommes très sensibles à cette approche de dialogue public-privé pour insuffler une nouvelle dynamique. La transition démocratique qui évolue dans un environnement, notamment international, assez trouble nous offre tout de même un socle positif. Cette transition est le pilier de cette nouvelle dynamique et elle va à terme être la base d’une croissance économique plus inclusive et pérenne. Mais en effet, pendant la pandémie, on a vu des start-ups s’engager dans le volet RSE, avec des initiatives comme celle Enova Robotics et d’autres expériences, des conception 3D pour le paramédicale par des ingénieurs, des entreprises à la fois tunisiennes et étrangères ce qui cadre avec cet esprit et les tendances que va générer cette crise à moyen long terme. 

Quels sont les secteurs les plus attractifs aujourd’hui ? Ceux qui portent cette reprise économique ? 

Ce qu’il y a de positif c’est que nous sommes en accord avec les tendances sectorielles qui ont été les plus résilientes et qui vont devenir stratégiques. C’est avant tout ce qui touche à l’industrie pharmaceutique, au paramédical, aux services IT et à l’agro-alimentaire. Cette crise nous pousse à nous recentrer sur l’humain ce qui correspond à l’ADN tunisien. 

Les ingénieurs, les diplômes du supérieur sont reconnus, il y a un investissement important au niveau des formations pointues, nous avons été classés 8e mondial dans le Global Innovation Index dans le pourcentage du PNB qui est investi dans l’éducation, premier en Afrique du Nord. Nous sommes dans le top 5 des pays qui affichent le taux le plus important d’ingénieurs, de scientifiques. 

Il y a en effet, dans un certain nombre de secteurs un savoir-faire tunisien, qui s’est révélé à la lumière de cette crise. Ce pays qui forme plus de 6000 ingénieurs par an, n’a pas la capacité de les absorber sur le marché du travail local mais en revanche, c’est un vivier de compétence qui fait défaut en Afrique… 

Il y un benchmark à faire. Certains de nos proches compétiteurs ont investi à travers les services financiers, les banques, ou des lignes régulières, leurs entreprises opèrent en Afrique, ce qui est fondamental. Maintenant, ce qu’il y a de bien avec l’innovation et l’IT, c’est que l’on peut gagner des marchés sans se déplacer. Ce qui commence à être le cas pour certaines startups, par exemple, Instadeep une société qui opère dans l’intelligence artificielle, qui figure parmi les 100 premières entreprises les plus prometteuses en IA dans le monde. Elle travaille en Afrique, avec des antennes au Nigeria et en Afrique du sud, et qui développe cette volonté de s’ouvrir sur le continent. C’est également le cas de la start-up OXAHOST, spécialisée dans l’hébergement web, qui a ouvert récemment une antenne à Abidjan 

Un autre secteur qui performe en Afrique, la pharmaceutique, notamment la production de médicaments génériques, avec le groupe Kilani, à travers sa filiale Teriak qui a une implantation au Cameroun. On peut citer également, SAIPH, détenu à 83% par un fonds arabe implanté en Tunisie, qui a ouvert une usine en Côte d’Ivoire, SAIPH Ivoire… Le startup Act a donné plus de visibilité à la Tunisie, dans les pays francophones mais également anglophones. Ce qui va aider désormais, ce sont les Free Trade Agreement (FTA). Ce qui a été fait avec à la COMESA et ce qui est en train de ses consolider avec la CEDEAO où la Tunisie a pour le moment un statut d’observateur, vont permettre de concrétiser certaines choses. Il y a cette ouverture que nous devons exploiter et nous tourner vers le continent. Il y a assez de sensibilisation au niveau du privé avec notamment les initiatives du Tunisia Africa Business Coucil – TABC- qui poussent le public à s’intéresser à l’Afrique. Mais, c’est vrai, c’est encore assez timide. 

Après une révolution, certains troubles au niveau régional, une pandémie mondiale… La Tunisie arrive encore à montrer des signes de résilience et il y a de plus en plus de success story tunisienne qui évoluent à travers le monde et notamment en Afrique. Quelles sont les clés de cette résilience et comment vous l’ingérez dans la promotion de ce made in Tunisie ? 

Le confinement nous a coûté. En termes de recette fiscale par exemple. On a connu une baisse de 20% des recettes fiscales,  en raison de l’appui aux entreprises pendant le confinement. Ceci étant dit si on regarde côté macro, il est vrai que l’on est beaucoup dans l’auto-flagellation depuis dix ans, depuis la révolution. Tout le monde vit le quotidien sans arriver à se projeter. 

Il faut se convaincre qu’à terme, nous allons récolter ce que nous avons semé semons actuellement. En termes de résilience, avoir un taux d’inflation qui ne dépasse pas en moyenne les 7% depuis 10 ans… Le taux d’inflation dans le pourtour Méditerranéen est parfois à deux chiffres ! Les autres agrégats macro-économiques comme le faible taux de croissance enregistré au cours de ces 10 dernières années sont à relativiser du fait du bouleversement qu’a connu le pays au cours de cette décennie. Il y a de la dynamique, le privé booste la Tunisie. A partir des entreprises étrangères, ou tunisiennes. Le premier défi est de faire en sorte que l’économie tunisienne évolue davantage vers une croissance inclusive notamment dans les régions intérieures. Globalement il y a des challenges, mais il y a des pépites, des innovations, de la dynamique qui ne pourront que se développer, portées par la jeunesse et cette flexibilité que nos entreprises ont démontrée. En cette période de pandémie qui va fortement notre manière de concevoir notre développement économique, l’un des défis sera par exemple pour certaines entreprises sera de réussir une reconversion industrielle. Dans ce sens, des entreprises qui travaillent dans la bonneterie se sont reconverties dans la fabrication de masque. Idem pour le le développement des activités de combinaison paramédicale, des éléments de protection individuelle (EPI) pour les hôpitaux. Cette agilité est très importante. 

Pour finir, la Zleca, qui dans ce contexte, continue bon gré et mal gré d’avancer. Quelles opportunités pour cette Tunisie plateforme d’exportation ? 

L’accord relatif à la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) que la Tunisie a ratifié en Juillet 2020 , facilitera en effet les échanges des services et marchandises dans l’ensemble du continent à partir de Janvier 2021.

Nous ne pouvons être qu’une terre d’export. C’est l’avantage et l’inconvénient de la Tunisie est d’être un petit marché. Les entreprises implantées doivent viser l’extérieur, avec un marché de 12 millions d’habitants on n’atteint pas une masse critique pour des entreprises qui veulent et s’accroître Pour ce genre d’entreprises, le reflexe c’est d’aller à l’extérieur, y compris, et même si c’est encore timide, vers l’Afrique. Cette configuration de la Tunisie, poussera à court terme, cette orientation continentale.  Même au niveau de la Fipa, nous essayons d’orienter de promouvoir, surtout depuis l’adhésion à la Comesa, ces partenariats tripartites entre l’Europe, la Tunisie et l’Afrique. Ce volet avec les actions comme le TABC se consolide beaucoup plus. »

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